Politologue, journaliste et spécialiste des États-Unis, Marie-Christine Bonzom a vécu et travaillé à Washington pendant près de trente ans. D’abord journaliste et présentatrice à Voice Of America (Washington), puis à la BBC (Londres), elle a été correspondante du BBC World Service à Washington jusqu’en 2018. En tant que journaliste, elle a couvert sept élections présidentielles américaines, de 1992 à 2016, et cinq présidences, de George H. Bush à Donald Trump. Elle est l’une des rares analystes à avoir entrevu les victoires de Trump en 2016 et 2024.
L’article suivant est composé d’extraits de l’entretien publié dans le n° 6 de Cité (novembre 2024). Pour lire cet entretien en intégralité, vous pouvez commander un exemplaire en version numérique ou imprimée directement sur notre site.
Cité : Les États-Unis, nation historiquement jeune, se sont construits à partir d’idéaux fondateurs dont le plus important est certainement le fameux « Rêve américain ». Pouvez-vous nous expliquer quelles en étaient les composantes ?
Marie-Christine Bonzom : Le rêve américain est un mythe dont la formulation ne date pas de la fondation, ni même de la construction du pays, mais du XXe siècle. Elle n’est pas attribuée à un responsable politique, à un dirigeant syndical ou à un entrepreneur. Elle a été forgée en 1931 par l’écrivain James Truslow Adams, connu auparavant pour des ouvrages de vulgarisation historique, dans un livre qu’il souhaitait intituler The American Dream. Finalement, l’éditeur a imposé le titre The Epic of America. Toujours est-il que l’expression apparaît trente fois dans cet ouvrage, publié peu après le Krach de 1929, ce qui n’est pas une coïncidence.
Pour James Truslow Adams – pas de lien de parenté avec le deuxième président des États-Unis -, le rêve américain se réfère aux mythes, aux valeurs et aux principes fondateurs de la nation, antérieurs même à la création du pays puis énoncés dans la Déclaration d’Indépendance de 1776 et la Constitution des États-Unis de 1787. Il s’agit au fond de la notion de liberté individuelle et de capacité d’action. Le roi d’Angleterre lui-même mettait en avant l’idée de la liberté, d’entreprendre, d’explorer, de posséder de la terre, pour tenter de persuader ses sujets de partir s’installer dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord. Cette liberté, c’est aussi celle des Pères Pèlerins (Pilgrims), des Puritains de Plymouth qui aspirent à la liberté de religion et de culte. Les anciens sujets du roi vont se battre, au nom de leur liberté, pour l’indépendance au cours de ce que les Américains appellent la Revolutionary War. C’est alors la liberté avec ses corollaires politiques et sociaux : la démocratie, la justice, l’égalité.
En 1931, Adams, le père du Rêve américain, est désabusé à la suite du Krach de 1929 et de ses ravages parmi ses compatriotes. Il estime que la recherche de la richesse matérielle ne suffit pas. Avant lui et son livre emblématique, il existait déjà un concept proche, le Crédo américain (American Creed). Celui-ci est apparu en 1918 sous la plume d’un fonctionnaire du Congrès, Williams Tyler Page, à l’occasion d’un concours patriotique national. Le texte de Page a été choisi par le comité de sélection puis a été élevé au rang de profession de foi officielle par le vote d’une résolution de la Chambre des Représentants. Tous les principes y sont résumés, augmentés d’une promesse de « respect » pour le drapeau. The American Creed va être récité dans les écoles américaines jusqu’en 1945, date à laquelle il sera remplacé par la Promesse d’Allégeance (the Pledge of Allegiance). Il est intéressant de noter que celle-ci ne comprend que deux grands principes : la liberté et la justice pour tous, alors que le American Creed de Page faisait expressément référence aux principes de liberté, d’égalité, de justice et d’humanité. Dans son concept d’American Dream, Adams évoque, lui, l’accès aux libertés fondamentales et à l’ascension sociale par le mérite, sans oublier d’inclure la fameuse « recherche du bonheur » gravée dans la Déclaration d’Indépendance. Adams définit donc le Rêve américain comme une quête personnelle pour que l’homme ordinaire (common man) puisse s’élever sur le plan « individuel, collectif, spirituel et intellectuel ».
Il y a là une dimension bien plus profonde au Rêve américain que ce qu’on trouve dans le Crédo ou la Promesse d’allégeance. Adams n’entendait pas seulement que les Américains s’enrichissent matériellement mais également spirituellement et collectivement, dans la concorde sociale. Il distingue le rêve américain du simple rêve de prospérité. Il écrit : « Il ne s’agit pas seulement d’un rêve de voitures et de salaires élevés, mais du rêve d’un ordre social dans lequel chaque homme et chaque femme doit pouvoir atteindre la stature la plus complète dont il est intrinsèquement capable et être reconnu par les autres pour ce qu’il est, indépendamment des circonstances fortuites de sa naissance ou de sa position. » D’ailleurs, pour Adams, le symbole du rêve américain, ce n’est pas la grande maison ou la belle voiture, ni le self-made man, mais la principale salle de lecture de la Bibliothèque du Congrès ! L’éducation est donc centrale pour acquérir et transmettre le socle des valeurs dont Adams parle. C’est plus tard, après la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’à aujourd’hui, que le rêve américain est surtout compris comme la mobilité sociale, la possibilité de gagner beaucoup d’argent et d’obtenir un confort de vie en travaillant plus ou moins dur, voire en devenant célèbre.
Quelle est la part de la dimension culturelle dans l’attrait exercé hors de leurs frontières par les États-Unis tout au long du XXe siècle ?
Pour ce qui est du Rêve américain, il a été l’un des éléments essentiels de l’identité nationale aux États-Unis, comme nous l’avons dit. Depuis longtemps, ce mythe est projeté vers l’extérieur et joue un rôle primordial dans la construction de l’image des États-Unis dans le monde. Tout au long du XXe siècle, l’idéal américain a été communiqué à l’étranger. Il a alimenté l’imagination et les opinions des non-Américains sur les États-Unis, sur leur société, leur peuple et leurs politiques, à des périodes où les États-Unis cherchaient à se définir, comme souvent dans leur histoire, par opposition à un adversaire extérieur. La Première Guerre mondiale, puis surtout, la Seconde mettent en orbite l’idéal américain à travers la planète. Le secteur culturel participe activement à la diffusion du mythe américain et contribue à l’attrait exercé par les États-Unis hors de leurs frontières. L’ouvrage de James Truslow Adams n’a pas été seulement un best-seller aux États-Unis : il a été largement diffusé à l’étranger. Depuis The Epic of America, les éditeurs ont publié des centaines de livres qui exploitent la notion de Rêve américain, sans bien souvent la définir… Il y a aussi bien sûr le rôle d’Hollywood. Je prendrai ici un seul exemple particulièrement éloquent : pendant la Seconde Guerre mondiale, John Wayne, figure emblématique du cinéma américain, et au-delà, de l’Amérique, voulait s’engager dans les forces armées. Le ministère de la Guerre, prédécesseur du ministère de la Défense, a cependant demandé à John Wayne de rester à Hollywood, au contraire d’autres acteurs comme James Stewart, pour continuer à tourner des films et à projeter l’image d’une Amérique, à la fois forte et bienveillante dans les salles de cinéma du monde entier.
À partir de la Deuxième Guerre mondiale surtout, le gouvernement fédéral américain, lui-même, a développé une politique délibérée de communication internationale tous azimuts en direction du grand public comme auprès des élites étrangères, déjà en place ou émergentes. On appelait cela « propagande » à l’époque, on parle aujourd’hui de « diplomatie publique » ou de soft power, mais c’est toujours le pouvoir d’attraction et de persuasion par l’idéologie, la culture, l’image et l’imaginaire. Pendant le second conflit mondial, l’Office de l’Information de Guerre des États-Unis publiait notamment le magazine Victory, distribué à la population en France libérée. Aux côtés des nouvelles du front des différentes zones de conflit, ce magazine publiait des articles sur les États-Unis comme « Les Noirs se distinguent dans l’aviation », « L’administration d’une ville américaine », « La vie dans l’Ouest » ou « Portrait de Thomas Jefferson ».
Le rêve américain a donc été mobilisé pendant ce conflit, puis pendant la Guerre froide, pendant la Guerre de Corée, celle du Vietnam. Il a alors contribué à présenter les États-Unis comme le pays de la liberté face au communisme et à affirmer la supériorité du capitalisme et de la démocratie sur tout autre système politico-économique. Les expositions, dans les ambassades américaines, d’œuvres de Jackson Pollock, d’Andy Warhol et d’autres peintres de l’Expressionisme abstrait et du Pop Art voulaient ainsi souligner que la liberté de création artistique était totale aux États-Unis.
C’est, à l’époque comme aujourd’hui, une politique délibérée du gouvernement américain de promouvoir dans le monde une image positive des États-Unis, non seulement de leurs politiques, mais aussi de leur société, de leurs valeurs, de leur histoire, de leur culture.
À partir de 1953, la United States Information Agency (USIA), créée par Eisenhower, va d’ailleurs consolider les efforts dispersés de divers organismes fédéraux dans une seule agence. Des ressources considérables sont alors investies dans cette diplomatie publique qui, parfois, visait à contrecarrer l’image négative ou la critique de la société américaine véhiculée par certains films, ceux d’Elia Kazan ou d’autres. En 1995, l’un des anciens directeurs des services de cinéma et de télévision de l’USIA a publié ses mémoires. Il en parle comme d’une « organisation de relations publiques à service complet, la plus importante du monde, de la taille des vingt plus grands cabinets américains de relations publiques réunis ». Il indique que les 10 000 employés de l’USIA répartis dans quelques 150 pays avaient « pour mission de polir l’image des États-Unis et de dénigrer l’Union soviétique, avec un budget de plus de 2 milliards de dollars par an ». Aujourd’hui, l’USIA a disparu. Elle a été réorganisée en 1999, donc après la fin de la Guerre froide. Ses programmes perdurent. Ses programmes culturels, artistiques, d’éducation et de relations publiques ont été directement intégrés au département d’État au sein du Bureau of Educational and Cultural Affairs. Ce sont notamment les échanges universitaires (Fulbright etc.), les visites organisées aux États-Unis (International Visitor Leadership Program, Emerging Young Leaders, Humphrey Fellowship, etc.), les manifestations artistiques et culturelles à l’étranger (tournées de musiciens de jazz, etc.), autant d’activités qui visent, en particulier, à communiquer aux futurs décideurs et aux relais d’opinion étrangers que les États-Unis sont un modèle et que le rêve américain, bien qu’imparfait, est bien vivant. Quant aux médias comme Voice Of America qui relevaient auparavant de l’USIA, ils font désormais partie d’une agence publique indépendante séparée du ministère des Affaires étrangères
On a le sentiment d’une dégradation de l’image des États-Unis à l’international, amorcée peut-être par l’intervention armée critiquée en Irak, au début des années 2000, et matérialisée aujourd’hui par la constitution d’un « Sud global » en opposition à « l’Occident collectif ». Le Rêve américain n’en serait-il pas terni lui-aussi dans le reste du monde ?
Visiblement, le Rêve américain n’est pas complètement terni aux yeux des plus de 10 millions de migrants illégaux originaires de dizaines de pays qui se sont rués à la frontière sud depuis que l’administration Biden-Harris a supprimé, en janvier 2021, les mesures restrictives mises en place par le président Trump. La plupart de ces migrants disent qu’ils viennent aux États-Unis pour trouver une vie meilleure. Jamais le pays n’avait connu un tel afflux de migrants sur une période aussi courte. Cela signale que le Rêve américain conserve un certain attrait.
Du reste, et malgré ses crises récurrentes, l’économie américaine suscite encore à l’étranger une certaine admiration en raison de sa capacité de rebond et des prouesses technologiques de certaines de ses entreprises.
En revanche, il est incontestable qu’il y a une dégradation globale de l’image des États-Unis. Certains événements y ont contribué. Parmi eux, vous l’avez souligné, l’invasion de l’Irak en 2003 sous des prétextes erronés. Plus récemment, il y a eu le scandale des écoutes de dirigeants alliés par l’administration Obama, puis l’intégralité de la présidence de Trump avec, notamment, ses outrances et son isolationnisme. Sous le mandat de Biden, ce sont les circonstances catastrophiques du retrait américain d’Afghanistan, y compris l’absence de coordination préalable avec les alliés dont la France. Dans le cadre de la relation franco-américaine, on a connu, sous l’ère Biden-Harris, l’annulation de la commande australienne de sous-marins français au bénéfice de Washington, incident qui a conduit Emmanuel Macron à prendre la mesure sans précédent de rappeler l’ambassadeur de France aux États-Unis. C’était là un geste diplomatique de mécontentement que les États-Unis n’avaient jamais provoqué de la part de la France, leur plus ancien allié, pas même durant la présidence Trump.
Il y a donc bien eu une dégradation de l’image des États-Unis, qui se vérifie dans les sondages qui sont faits régulièrement depuis des années par le Pew Research Center à Washington. Selon la dernière édition de son étude, publiée en juillet dernier, les États-Unis jouissent d’une image plus positive que négative : 54 % d’opinions positives, 31 % négatives, en moyenne effectuée dans 34 pays du Nord et du Sud. De surcroît, ils sont considérés plus favorablement que la Chine. Mais l’image des États-Unis fluctue grandement d’un pays étudié à l’autre. Par exemple, 86 % des Polonais, 78 % des Ghanéens ou 77 % des Thaïlandais ont une image favorable des États-Unis. Le chiffre est seulement de 48 % en France et aux Pays-Bas, tandis que 87 % des Tunisiens, 80 % des Turcs ou 60 % des Australiens ont une image négative des États-Unis. Si l’on regarde l’évolution de l’image des États-Unis depuis 2000, ce qu’a fait Pew dans 12 pays, on constate qu’un seul des pays sondés affiche une opinion plus favorable sur les États-Unis aujourd’hui qu’en 2000 : la Corée du Sud (+19 points). Deux pays, la Pologne et l’Argentine, n’ont essentiellement pas bougé dans leur appréciation positive. Mais la majorité des pays sondés depuis 2000, disséminés à travers le globe, ont une image des États-Unis moins positive en 2024 qu’en 2000, parfois nettement moins positive. En France, l’image positive des États-Unis a baissé de 14 points (de 62 % à 48 %). La dégradation est encore plus prononcée en Italie ou au Kenya (-20 points). Et c’est la dégringolade en Allemagne où l’image des États-Unis est de 29 % moins positive en 2024 qu’en 2000.
Il faut ajouter que les médias étrangers, dans leurs reportages ou documentaires, montrent souvent le revers de la médaille du rêve américain : les sans-abris, les drogués, la violence par arme à feu, les inégalités criantes, l’argent et la corruption en politique. Idem pour une partie de la production culturelle américaine qui s’exporte. C’est le cas de quasiment tous les films d’Oliver Stone et de tous les documentaires de Michael Moore, en particulier Bowling for Columbine sur les tragédies causées par les armes à feu et Sicko sur les failles du système de santé américain. Qu’on songe aussi à House of Cards, la série télévisée de fiction sur l’univers impitoyable de la vie politique à Washington. Parallèlement, les États-Unis ont, dans la Chine, désormais leur principal concurrent et adversaire, un rival qui n’a pas de leçons à recevoir en matière de propagande. La Chine est, en effet, extrêmement active dans le domaine de la diplomatie publique et marque des points à travers le monde, en particulier dans le fameux « Sud global ».

